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À plus - Guy
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Point de vue
Un diplôme de comédien : ridicule !, par Julie Brochen et Daniel
Mesguich
LE MONDE | 27.07.09 | 13h43 • Mis à jour le 27.07.09 | 13h43
En France, la situation de l'enseignement de l'art dramatique et,
au-delà, celle de l'art dramatique lui-même et de la création, qu'il
s'agisse de théâtre ou de cinéma, nous semblent actuellement entraînées
dans des directions préoccupantes. Plusieurs mouvements et réformes
engagés depuis quelques années sont totalement contraires à l'esprit et
aux enjeux du métier - qui est d'abord un art - que nous enseignons. A
dire vrai, nous plaçons beaucoup d'espoirs dans le regard neuf que M.
Frédéric Mitterrand pourra porter sur ces questions.
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Le point commun entre les différentes évolutions en cours, qui en est à
la fois l'instrument et, partiellement au moins, le moteur, nous
choisissons de l'appeler "administrativité". Là où l'administration, à
l'origine, se faisait un devoir d'aider et d'accompagner les artistes,
l'"administrativité" cherche aujourd'hui à les mettre sous tutelle, les
encadrer, les étouffer.
L'administration elle-même n'est du reste en cela que l'instrument
d'une idéologie et de choix économiques qui la dépassent largement, et
elle en est, certainement, la victime aussi. Mais une victime, ces
temps-ci, consentante, et qui se range du côté des forces qu'elle
devrait pourtant, avec les artistes, combattre.
Vue depuis les établissements que nous dirigeons, cette
"administrativité" se traduit par une véritable "politique de l'échec"
et un "nivellement par le bas" dont, nous en sommes hélas certains,
nous verrons dans les prochaines années les résultats désastreux. Des
établissements d'enseignement supérieur comme les nôtres n'ont pas
d'autre ambition que de former de grands acteurs - et, pour l'école du
Théâtre national de Strasbourg (TNS), de grands régisseurs,
scénographes, dramaturges, metteurs en scène. Et c'est, depuis bien
longtemps, le cas. Mais il semblerait que l'on nous enjoigne
aujourd'hui de poursuive d'autres buts ! Visiblement, notre mission
n'est plus vraiment de viser l'excellence artistique, mais surtout
d'éviter, à tout prix, de prendre le risque de créer des chômeurs
(faut-il rappeler que les acteurs sont, vis-à-vis du chômage, dans une
situation très particulière et comparable à aucune autre - situation
dont le régime des "intermittents du spectacle", toujours plus menacé
depuis plusieurs années, est la traduction institutionnelle ?).
Nos deux établissements ont été créés dans le passé. Aujourd'hui, ils
ne le seraient sans doute pas. La condition de leur prestige (encore)
actuel né du très grand nombre d'artistes importants qu'ils ont formés
(le fait est que les anciens élèves de nos deux écoles figurent dans la
plus grande partie de la création dramatique française, théâtre et
cinéma confondus) a été un système d'enseignement pyramidal (ce mot n'a
rien de péjoratif : il existe des lycées, il existe des universités, il
existe des grandes écoles) au sommet duquel ils se trouvent (encore).
"ADMINISTRATIVITÉ" GALOPANTE
Or de quoi parle-t-on aujourd'hui ? On parle de la "plate-forme de
l'enseignement supérieur pour la formation du comédien" - la création
d'un espace d'échanges entre différents établissements n'a évidemment
en soi rien de critiquable, mais le mot "plate-forme" dit bien, au
fond, ce qu'il veut dire : uniformisation, arasement des reliefs. On
parle du "diplôme national supérieur professionnel de comédien", fruit
de l'application aveugle à l'enseignement de l'art dramatique de la
"réforme LMD (licence-master-doctorat)", diplôme unique délivré non
seulement par les établissements signataires de la "plate-forme", mais
même, désormais, par d'autres écoles encore - comme si tout se valait,
comme si l'extrême sélectivité de nos deux concours d'entrée ne
comptait pour rien, et n'avait pas pour conséquence que l'on y trouve
les meilleurs jeunes acteurs venus de toute la France (n'est-ce pas ce
que veut dire écoles "nationales" ?).
Et, surtout, de quoi parlera-t-on demain ? Déjà, les conversations
bruissent de la nécessité prétendue de remettre en question le
fonctionnement du Jeune Théâtre national. Déjà, l'on entend parler de
celle, à terme, que nos professeurs soient, pour pouvoir enseigner,
titulaires d'un diplôme "approprié" (c'est déjà le cas dans les
conservatoires régionaux et municipaux). Le principe pédagogique du
Conservatoire et de l'école du TNS est, rappelons-le, de pouvoir, pour
de jeunes artistes, fréquenter pendant trois ans de "grands" artistes,
et de chercher avec eux les formes de l'art dramatique de demain.
Imagine-t-on Louis Jouvet ou Antoine Vitez (pour ne prendre que ces
deux exemples) passer un examen pour avoir le droit d'enseigner ?
Jusqu'où ira-t-on pour nier les spécificités de l'art,
l'irréductibilité, par exemple, de ses objectifs pédagogiques ou de ses
modalités d'évaluation à ceux qui ont cours dans les autres métiers ?
Un "diplôme" pour être comédien ? C'est une plaisanterie, non ? Et, qui
plus est, le même diplôme que l'on ait fait le Conservatoire de Paris,
l'école du TNS, ou une école "régionale" ?
Mais les jeunes acteurs, eux, ne s'y trompent pas, puisque nos deux
écoles voient toujours se présenter à leur concours d'entrée nombre de
candidats ayant déjà achevé leur cycle d'études ailleurs. Et les
metteurs en scène, eux non plus, ne s'y trompent pas, quand ils font
une distribution. Tout cela dans quel but ? Pour préparer nos élèves,
d'abord et en priorité, à leur reconversion ? Bel objectif que de
former des artistes à leur propre échec ! Et à quel prix ?
Bien sûr, il est souhaitable que des équivalences soient possibles,
qu'une certaine mobilité, géographique ou disciplinaire, soit
facilitée, mais, compte tenu du nombre réduit d'acteurs réellement
concernés, pas à n'importe quel prix, et en particulier pas au prix de
la mise à mal de l'enseignement artistique et de l'art lui-même.
Les pays, comme l'Allemagne, qui se sont avant nous engagés dans
l'application telle quelle de la "réforme LMD", ont déjà pu constater
combien elle était, pour les artistes, contre-productive. Elle l'est,
d'ailleurs, parmi les arts, de façon d'autant plus évidente pour l'art
dramatique, parce qu'il est celui qui, à cause de la langue, s'exporte
le moins.
Il en va, nous en sommes sûrs, de l'avenir d'un art dont la France
possède l'une des plus riches traditions au monde. Peut-être est-il
temps, sur tout cela, d'entendre ce que disent les artistes, d'oeuvrer,
ensemble, artistes et administration, contre l'"administrativité"
galopante, à la sauvegarde de ce véritable patrimoine qu'est la
création.
Julie Brochen est directrice du Théâtre national de Strasbourg.
Daniel Mesguich est directeur du Conservatoire national supérieur d'art
dramatique.
Article paru dans l'édition du 28.07.09